dimanche 25 septembre 2011

Lettre ouverte aux finalistes et aux gradistes...


  • A M. Jean-Claude Baerh, Jean-Louis Picaud et James Maissiat , respectivement professeur et maitres de conférences à l'Université de Poitiers
  • Aux responsables éditoriaux des éditions Dunod.

Concernant l'ouvrage "Biologie animale" je tiens tout d'abord à vous féliciter pour votre travail de synthèse qui regroupe en deux tomes l'essentiel de la biologie animale s'adressant aux étudiants de Licence. Comme on peut l'attendre d'un tel ouvrage le texte est clair et plutôt bien illustré, même si dans ce domaine les éditeurs français ont encore de gros progrès à faire.

Je m'interroge néanmoins à la lecture de l'introduction du chapitre 2 du tome 2 concernant les vertébrés, (Edition de 2004 - tirage 2010 !)  je le retranscris ici sans aucun troncage, ni ajout:
« Cet embranchement comporte environ 40 000 espèces. Il s’agit de l’embranchement du règne animal le plus élevé en organisation. Ils possèdent un plan de constitution remarquable par son unité, ce que démontrent l’embryologie et l’anatomie comparée. Leur structure générale rappelle celle des Céphalochordés, mais en beaucoup plus évoluée.
Ils se distinguent des autres Cordés par l’apparition de caractères nouveaux, en relation avec ce niveau d’évolution supérieur… » 

Sans revenir sur la notion de plan d'organisation qui est litigieuse, trois expressions retiennent mon attention et seraient inévitablement soulignées d'un trait rouge rageur, s'il s'agissait de la copie d'un de mes étudiants:
•    embranchement "le plus élevé en organisation"
•    structure "beaucoup plus évoluée"
•    caractère en relation avec ce "niveau d'évolution supérieur"


Je m'interroge donc, sur le sens de ces expressions qui aurait pu être prononcé par ce cher
Gottfried Leibniz, en commentaire de son échelle des êtres. Ce dernier étant un fixiste de la fin du  XVIIème, il n'aurait cependant pas utilisé le terme d'évolution, qui s'affiche ici encadré par la locution "niveau supérieur". Comme si l'évolution à la manière d'un ascenseur conduisait l'amphioxus (un céphalocordé proche des vertébrés) à l'étage suivant de l'échelle des êtres: les vertébrés.

[L'amphioxus un céphalocordé à gauche et le lançon un vertébré téléostéen à droite. Bien que le lançon semble plus "complexe" je ne le perçois pas comme plus évolué que l'amphioxus...]


D'après moi, vous tombez ici dans le piège classique de la complexité apparente. C'est d'autant plus  évident lorsque vous décrivez les vertébrés comme l'embranchement "le plus élevé en organisation".  La complexité n'est pas une échelle de mesure de l'évolution des organismes. De même que le terme évolution n'est pas synonyme de complexité, il n'est pas non plus synonyme de progrès.
Non ! L'évolution n'est qu'un processus et son résultat n'est pas la complexité mais l'adaptation. Une structure qui nous semble simple du moment qu'elle est adaptée est donc tout aussi "évoluée" qu'une structure complexe. Ainsi l'Homme, qui est de mon point de vue d'humain qu'une sorte de bricolage compliqué et fragile, n'est pas plus évolué que l'amphioxus, ou qu'une arché-bactérie, dont certaines malgré leur simplicité apparente prolifèrent dans des environnements qui nous sont largement inaccessibles.

Il n'est pas utile d'étendre mon propos davantage, tant l'erreur est flagrante pour ne pas dire énorme. Je conclurai donc en vous invitant à revoir votre copie et notamment votre vision archaïque, finaliste, et gradiste de l'évolution. Une telle vision n'a pas sa place dans un ouvrage de niveau universitaire des années 2000. Elle sape le travail de centaines d'enseignants qui comme moi se battent pour faire rentrer dans la tête de nos élèves une conception non altérée des principes de l'évolution expliquant la biodiversité actuelle et passée.

J'en profite pour vous signaler la ré-édition ce mois-ci, d'un excellent ouvrage qui vous permettra de remettre vos conceptions anciennes au placard, bien que ce dernier ne soit pas édité en version papier... contrairement à d'autres.

Les mondes darwiniens

L’évolution de l’évolution


Auteur(s) (dir.):
Thomas Heams,
Philippe Huneman,
Guillaume Lecointre
et Marc Silberstein

1576 pages - 39 €
Editions matériologiques


 Sommaire détaillé au format .pdf ici: http://www.materiologiques.com/IMG/pdf/LMD-sommaire_640_Ko_.pdf
Lien pour la page de l'éditeur: http://www.materiologiques.com/Les-mondes-darwiniens-L-evolution
Site dédié à l'édition précédente (2009) : http://www.lesmondesdarwiniens.org/

Bienvenue au niveau d'évolution supérieur !

Post Scriptum:
Un droit de réponse des auteurs/éditeurs concernés est bien sûr possible.
Les lecteurs qui soutiennent mon opinion peuvent le manifester dans les commentaires ci-dessous.


[Retour à l'accueil]

12 commentaires:

Anonyme a dit…

Je ne sais pas quel âge a ces messieurs mais ça sent le prof old school à plein nez. Qui n'a pas eu un vieux prof de BA (ou de BV) qui hiérarchise les clades et voit une complexité supérieure au sein de mammifère (ou des asteracées)

Anonyme a dit…

Tout à fait d'accord. Les expressions utilisées sont étonnantes dans un tel livre !

Xochipilli a dit…

J'approuve absolument pour ma part. C'est curieux de trouver des conceptions aussi vieillottes dans un livre universitaire (ce serait déjà étrange de le voir dans un manuel de lycéen).

Anonyme a dit…

Les mondes darwiniens, 1576 pages pour 39 € ?! Wououououou c’est de la folie !

Nicobola a dit…

Dans le principe je suis évidement d'accord avec toi, ces conceptions n'ont plus leur place dans des bouquins de BA moderne et sapent effectivement tout le travail des enseignants qui cherchent à éviter le gradisme et le scalisme (scalisme qui par ailleurs n'est pas en soit une vision évolutionniste, je n'irais pas jusqu'à qualifier ces auteurs de scalistes mais par contre je les qualifierais volontiers de gradistes).

Mais, je pense que cet "atavisme" (ou plésiomorphie ^^) dans ce livre est dû à son histoire. Il me semble que ce livre est une réédition d'une vieille version, probablement antérieure à une vision cladiste généralisée dans le milieu universitaire (années 90 quoi...). Bon, on pourrait quand même reprocher de ne pas avoir corrigé ça dans les éditions suivantes.

Loin de moi l'idée de vouloir défendre les auteurs mais, soyons réaliste, j'en ai crissé des dents pendant tout mon parcours à la fac : en dehors des cours ayant une composante phylogénétique (c a d Biologie des organismes et encore, j'ai et des profs de BA parlant de vertébrés supérieurs et de BV parlant de végétaux supérieurs...) les profs glissent quasi-systématiquement dans le gradisme. Je dirais que quasiment tout les biologistes (excéptés ceux qui ont une bonne compréhenssion de la phylogénie) sont, au moins en partie, gradistes. J'ai même vu le plus cladiste des cladiste se faire violence pour éviter certaines expressions... Bref, ce n'est effectivement pas pour autant qu'il faille laisser passer ça mais... Ça s'explique aisément :/

Par contre considérer la cladistique/phylogénie comme une vision non altérée de l'évolution sonne bizarre pour moi. Je la qualifierais plutôt comme "plus pertinente que le gradisme". On verra ce que dirons les biologistes du siècle suivant à propos de la phylogénétique actuelle. Déjà certains voient la phylogénie comme un réseau, considérant la vision arborée comme altérée... (ce avec quoi je ne suis pas tout à fait d'accord cependant ^^).

Voilà voilà, je pinaille comme d'hab ^^ M'enfin, évidement, je suis d'accord avec toi !

JPC a dit…

La première édition du livre est de 2000...
Et même si c'est une relique du passé, ça n'excuse rien.

Nicobola a dit…

Ha oui 2000, y'a vraiment pas d'excuses alors >_<

Bibouxi a dit…

quand la nomenclature est touchée par l anthropocentrisme glauque^^:
http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2012/03/07/un-coleoptere-nomme-hitler/

Garcia Dimitri Nice a dit…

Salut, je prépare un cours sur la digestion (avec pleins de livres dont: physiologie animale de Michel Rieutort) et c'est pleins de perle....ex p. 60 --> "les enzymes qui assurent les hydrolyses sont élaborées par des glandes de plus en plus spécialisées chez les êtres supérieurs"... humm j'adore...on part des plus primitifs vers les plus évolués...avec le top of the top au final --> l'homme...heuuu pardon,ya rien au dessus ??

Emilie a dit…

PoitierS avec un S (c'est la seule précision que je suis capable d'apporter sur le sujet, mais j'y tiens, même s'il est sans doute regrettable que ces Messieurs old school sévissent dans mon université) :)

Anonyme a dit…

Ayant travaillé en préparation aux concours d'enseignement dans un "fameux" établissement d'enseignement à distance, j'ai rencontré les mêmes propos de la part de professeurs d'universités, se prétendant évolutionnistes, mais appliquant l'échelle des êtres de Leibniz ... méprisant quiconque argumentant contre les vues, jouant de leur autorité, de leur supposée aura.
No pasaran ... mais, cela prendra encore du temps et de l'energie ...

Anonyme a dit…

Etonnant comme ceux qui récusent la complexification des êtres vivants au cours de l'évolution ignorent les idées de Lamarck sur le sujet...

Voir: André Pichot, Histoire de la notion de vie, 1993; chapitre Lamarck et la biologie.

Ou encore: Bertrand Louart, Le vivant, la machine et l'homme, 2013; chapitre Le sens de l'histoire naturelle.

http://sniadecki.wordpress.com/2013/06/07/louart-vmh/

Extrait:

Les êtres vivants ne sont pas seulement des « choses », des objets matériels, mais ce sont avant tout des êtres, c’est-à-dire que, à la différence des autres corps, leur existence ne va pas de soi – contrairement à celle d’un rocher, d’une table ou d’une montre qui peuvent persister dans leur être sans avoir besoin de rien. L’existence des êtres vivants est étroitement dépendante des relations qu’ils entretiennent avec leur environnement. En effet, c’est uniquement grâce aux échanges avec le milieu (eau, air, nourriture, etc.) que les organismes peuvent exister et persister dans leur nature d’êtres vivants. Et donc, les organes et les facultés qui leur permettent d’entrer en relation avec les éléments nécessaires à leur survie sont plus importants – d’abord pour l’être vivant lui-même (d’où l’importance de « se mettre exactement au point de vue des acteurs » pour les comprendre) – que d’autres traits ou caractéristiques – que nous seuls, en tant qu’êtres dotés des « facultés plus éminentes », sommes capables de discerner grâce à nos moyens d’observation et d’analyse.

Lorsque Lamarck évoque les « facultés plus éminentes » qui apparaissent au cours de l’évolution, il a bien sûr en tête celles de l’homme, mais aussi et surtout le développement progressif chez les animaux de capacités toujours plus élaborés de relations avec le milieu. Plus les capacités de percevoir, d’appréhender et de connaître sont développées, moins les êtres vivants qui en sont dotés sont soumis aux accidents, aléas et contingences du milieu, et plus ils sont capables de maîtriser, transformer et éventuellement créer des conditions favorables à leur propre existence. En somme, ces « organes différenciés et spécialisés » et ces « facultés plus éminentes » dotent l’être vivant d’une sensibilité plus fine et de capacités d’interventions élargies.

Il devient ainsi plus autonome : il ne réduit pas sa dépendance vis-à-vis du milieu, mais la transforme de telle sorte qu’il en maîtrise mieux les ressorts. Ce développement, à mesure qu’il crée des fonctions plus complexes, tend à donner un caractère de plus en plus social à cette maîtrise du milieu, un individu seul ne pouvant visiblement pas exercer un grand nombre de facultés : l’apparition des premiers êtres vivants pluricellulaires il y a 600 millions d’années en est une des plus frappantes illustrations, car cette forme d’organisation collective permet la création d’un milieu intérieur qui assure à chacune des cellules qui le composent des conditions régulées par des organes spécialisés et par l’ensemble de l’organisme. Claude Bernard (1813-1878), qui formule le premier cette idée de milieu intérieur, l’interprète très clairement comme la réalisation d’une plus grande autonomie de l’organisme vis-à-vis des aléas du milieu extérieur.

L’accroissement de complexité des êtres vivants au cours de l’évolution est donc une montée vers toujours plus d’autonomie.

Enregistrer un commentaire